Henri Michaux

            J’ai eu une semaine qui a été abîmée par quelqu’un avec un comportement destructeur encore. C’est un de mes collègues. Il y a quelques années, je l’ai trouvé complètement saoul et désespéré dans un bar parce qu’il avait eu des commentaires négatifs de la part de son directeur de recherche au sujet d’une présentation qu’il avait faite dans un colloque. Ayant été dans plusieurs colloques et sachant que ça ne se passe pas toujours comme on veut, je m’étais arrêtée pour le réconforter un peu. Après quelques minutes, il s’est lancé dans un genre de déclaration d’amour infinie qui a dû durer entre 30 minutes et une heure (c’est un poète).

            Bien qu’un peu flattée et insultée (il est marié et je n’ai aucune patience pour les personnes qui jouent dans le dos des autres ou qui vont troubler sentimentalement les autres alors qu’elles ont l’intention de juste retourner se cacher dans leur couple dysfonctionnel) en même temps, j’ai passé mon temps à le décourager parce qu’il est marié et parce que non, je n’avais jamais été intéressée par lui. Ça m’a quand même troublée et je trouvais désagréable l’idée de devoir aller travailler avec après alors j’ai voulu lui en parler. Il a dit ne se souvenir de rien… j’ai quand même insisté pour en parler. Le jour où nous devions aller prendre un café après une formation que nous devions suivre ensemble, il s’est littéralement sauvé en courant dès que la formation s’est terminée.

            Je lui ai écrit pour savoir ce qui se passait et lui dire que je n’aimais pas vraiment être traitée ainsi. Il m’a réécrit en agissant comme si c’était mon comportement qui n’avait pas de sens… quelques jours plus tard, j’ai mis une chanson sur ma page Facebook, chanson qui n’avait aucun lien avec lui. Il m’a envoyé un message disant « Commence pas à capoter toé ». S’en est suivi un autre échange bizarre de messages, bizarre parce qu’à chaque fois que j’échange avec cette personne, j’ai vraiment l’impression de parler à une personne complètement délirante. Ça ne s’est pas fini là. Quelques jours plus tard, je suis allée dans un bar et un de ses amis m’a abordée. Dans son ivresse de l’autre soir, mon collègue m’avait dit que cet homme avait vécu une histoire terrible qui venait de se terminer avec une fille qui n’arrêtait pas de le tromper. Je pensais à ça quand il me parlait. Il m’a demandé plusieurs fois de quitter le bar avec lui et je lui ai dit non à plusieurs reprises. Voyant qu’il ne me laissait pas tranquille et se faisait de plus en plus insistant, j’ai fini par lui dire que je savais ce qu’il venait de vivre et que je pensais qu’il devrait prendre du temps pour guérir. Le lendemain matin, je recevais des messages enragés de mon collègues me disant que j’avais brisé leur amitié… Comme si le fait que c’était lui qui avait bavassé sur la vie sentimentale de son ami n’était pas, à l’origine, la cause du fait que je savais ces informations sur son ami.

            Il a dit aussi qu’on ne parlait pas de ces choses-là…

            On ne parle pas de ces choses-là…

            Comment ça, on ne parle pas de ces choses-là ? Pourquoi on ne parlerait pas des souffrances que nos amis vivent et pourquoi serait-elles jugées secrètes, voire honteuses, alors que clairement elles affectent tout le monde parce que son ami était devenu super agressif après que je lui avais dit ça et s’était mis à m’insulter (comme si c’était moi le problème, oui, et non son insistance auprès d’une personne qui lui a dit non plusieurs fois) et que lui se retrouvait à me gueuler après pour des choses que lui et la fille et son ami avaient faites ? Pourquoi est-ce la personne qui fait face à la souffrance et la dévoile plutôt que de la causer ou la cacher honteusement qui est considérée comme le problème ? Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce raisonnement.

            Après ces joyeuses aventures avec ce collègue, je me suis mise à activement l’éviter, ne lui parlant que lorsque c’était absolument nécessaire et lui répondant lorsqu’il me parlait (parce que je suis tout de même polie) mais avec le moins de mots possible. J’ai même refusé volontairement son aide même si j’avais besoin d’aide juste pour ne pas risquer de provoquer une autre situation pénible. Il y a quelques semaines, ce collègue avait engueulé très fort un autre collègue dans le couloir du collège en hurlant que lui était tout à fait en faveur du fait qu’on mette plusieurs précaires à la porte parce que lui voulait plus d’argent et plus de sécurité parce que lui avait une famille à faire vivre et que c’était plus important que nos vies…  Il hurlait au point où plusieurs collègues sont sortis de leur bureau et plusieurs étudiants sont sortis des salles de classe pour lui dire de se calmer et de faire moins de bruit. Ce même collègue a déjà lancé une bouteille de bière à la tête d’un autre parce qu’il était en désaccord avec lui lors d’une fête de Noël du collège…

            Mardi soir, c’était la soirée où les étudiants des programmes liés à notre département présentent leurs créations. Mon collègue qui s’était fait engueuler par le violent, on va l’appeler comme ça parce que c’est au moins une partie de ce qu’il est, m’a dit que ce même violent avait commencé à boire à 16h… qu’il était déjà saoul à 16h en fait (la soirée commençait à 18h30)… ce qui est super professionnel pour quelqu’un qui doit participer à l’encadrement d’une soirée où il y a entre 50 et 100 jeunes de 18 à 20 ans… À la fin de la soirée, vers 22h, il m’a demandé de sortir avec lui. Il s’est mis à me crier après et à hurler que c’était de ma faute si tout le monde pensait qu’il était pour le renvoi des précaires (le fait que lui-même l’avait hurlé dans le couloir du collège devant plusieurs témoins semblait subitement disparu de sa mémoire) et ajoutant une tonne de propos haineux par dessus ça, par exemple le fait que les précaires étaient pathétiques, crissement pathétiques et que lui était plus important que nous et… Il ne me laissait pas parler et avait les yeux sortis de la tête en hurlant tout en chancelant parce qu’il était complètement ivre.

            Rentrée chez moi, je lui ai écrit de ne plus jamais m’approcher ou m’adresser la parole à moins d’y être absolument obligé par le travail et que je serais polie au travail, mais que c’était tout. Il s’est alors mis à m’écrire encore une tonne de choses haineuses, comme que personne ne m’aimait au travail, qu’il n’était pas le seul à avoir reçu un de mes « messages » (ils sont 4 sur 60 à avoir reçu un message dans lequel je leur disais que leur comportement à mon égard était déplacé et inacceptable… ce n’est pas comme si je passais mon temps à écrire à des personnes qui ne m’ont jamais rien fait ou que je détestais tout le monde…), que je ne savais pas vivre un conflit (comme si hurler après les gens et leur dire des horreurs et lancer une bouteille était une bonne façon de vivre un conflit)… et d’autres choses aussi joyeuses et normales que ça.

            Je sais que c’est la honte qu’il essaie de chasser en lui qui le fait agir comme cela, mais quand même… c’est insupportable et inadmissible. Je ne sais pas vraiment quoi faire pour que cela cesse. Je ne sais pas si je dois porter plainte ou non. Je sais juste que ça n’a pas super bien terminé ma session et que j’aimerais vraiment que ce genre de personne soit mise à la porte parce que je ne pense pas que c’est une bonne idée qu’il enseigne à de jeunes personnes. Je sais aussi que je vais rester vraiment loin de lui et refuser toute forme de tentative de rapprochement. Il a essayé de s’excuser, mais il y avait un énorme mensonge en plein milieu du message d’excuses donc c’est clair que je n’avais pas envie d’accepter ses excuses. Je sais qu’il va juste recommencer un peu plus tard si je les accepte. Je sais aussi que les agresseurs se remettent en question seulement lorsqu’on arrête de les soutenir.

            Ça tranche pas mal avec où j’en suis dans ma vie.

            J’ai passé toute la session à littéralement me cacher dans mon bureau et à fuir les interactions avec les autres (à part ceux que je connais et en qui j’ai confiance) pour éviter de vivre ce genre de situations pour pouvoir plutôt me concentrer sur mon enseignement et mes projets de création. Les personnes à problèmes sont quand même venues me trouver, par elles-mêmes, pour m’engueuler pour des choses qui les concernent elles et qu’elles ont faites. Je suis pas mal certaines que les deux personnes qui m’ont fait une crise cette session ont un trouble de personnalité narcissique. Mon psy dit qu’ils s’acharnent sur moi parce que je les démasque rapidement et qu’ils ne voient pas dans mon regard l’admiration à laquelle ils sont habitués et que c’est insupportable pour eux. Je pense que c’est possible. Je pense qu’ils me sous-estiment aussi et qu’ils assument que je vais me soumettre devant leur supériorité et que c’est inacceptable pour eux que je ne le fasse pas. Et que ma réaction de révolte, seulement normale devant l’injustice qu’il me font vivre, leur semble excessive (comme si gueuler contre un collègue était une action normale et justifié et non un acte de violence…).

            Pour m’échapper de cela de corps et d’esprit, je pense à tout ce que j’ai acquis cette année, comme l’absence de nécessité d’être aimée par tout le monde. La volonté d’écrire, de créer et d’apprendre aussi qui l’emporte sur tout maintenant.

            Il y a quelques semaines, je suis allée voir la version de Mouvementsd’Henri Michaux de Marie Chouinard. Je pense que ça a été un de mes moments de plus grande joie cette année. J’ai pleuré de bonheur en regardant les danseurs et les projections. J’ai pu renouer avec ma passion et avec ma vie. Je lui dirai peut-être merci, un jour, à Marie Chouinard.

            J’ai lu Michaux pour la première fois quand j’étais au cégep. Un prof que j’aimais bien m’avait donné une copie de Mouvementset ça avait changé ma vie. Ça l’avait assez changée, ma vie, pour que je choisisse, 4 ans plus tard, de faire ma maîtrise sur lui, même s’il ne s’agissait pas d’un choix idéal pour le département dans lequel j’étudiais. J’ai passé deux ans de ma vie en lui. Deux ans à savourer sa soif de connaissance, d’exploration et de création qui est aussi la mienne. Je me suis sentie un peu triste devant le spectacle aussi, parce que j’ai eu l’impression de m’être un peu laissée tombée en délaissant mes intérêts et en cachant ce que je produisais ou même en m’empêchant de produire, étouffant en moi la force de vie et de création suite aux violences que je vivais dans mon quotidien. Je sais que les maladies, comme la dépression et le stress post traumatique qui ont suivi ces violences suffisent à expliquer ce repli et cet état de demi mort temporaire dans lequel j’ai été, mais je devrai être encore plus douce avec moi pour quelque temps et finir de me pardonner pour me laisser vivre pleinement maintenant.

            Parce que je pense que c’est cela, ma plus grande victoire de 2018 : retrouver la force et la volonté de création en moi et me mettre en action pour les réaliser. Parce que c’est cela, cette force, cette volonté et cette passion d’apprendre infiniment et de créer qui me permettront de me remettre en mouvements*pour traverser l’infini turbulent*des grandes épreuves de l’esprit et les innombrables petites*du quotidien entaché par les personnes qui haïssent les autres et frappent dessus (en mots ou en coups) au lieu de régler leurs problèmes et de vivre et d’aimer et d’apprendre.

            C’est ça, pour moi, la vie : apprendre. Apprendre le plus possible pour comprendre, pour aimer, pour donner et pour créer.

            Bonne fin d’année et bon début. Je vous souhaite de très joyeuses fêtes. Je reviendrai le 5 janvier.

(*Ce sont des titres de livres d’Henri Michaux, mes préférés.)

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