L’affreux Noël

            Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours détesté Noël, ou, du moins, j’en ai toujours eu un peu peur. Ça n’était pas quelque chose d’agréable à la maison, même si mon père, lui, en était littéralement fou.

            J’aime quelques parties de Noël. J’aime les saucisses dans le bacon, la dinde, la tourtière, l’odeur du sapin, les décorations des années 50… mais je pense que ça s’arrête là. Non. J’aime aussi le Grinch, parce que nous avons tous les deux un chien et que, comme lui, je pourrais éventuellement être convaincue d’aimer Noël un jour. Il faudrait par contre que cela soit différent de ce que j’ai toujours connu.

            Je n’ai jamais tellement aimé le bruit ni quand il y avait beaucoup de personnes à un endroit. Ça a à voir avec mon introversion et la douance dans laquelle les sens et la sensibilité sont décuplés. Dans une foule, je suis bombardée d’informations et même si je peux facilement suivre plusieurs conversations en même temps en sachant toujours où j’en étais avec qui, tout en sachant ce qui doit être fait et où aller et… en même temps, mon cerveau n’arrive pas bien à filtrer  tous les sons, les odeurs, les images, les émotions des autres qui me rentrent dedans violemment et simultanément (l’empathie aussi est plus forte, au point où la personne finit par se sentir presque poreuse aux vécus des autres) et je ressors à chaque fois épuisée de ces situations. C’est pourquoi vous me verrez rarement aller dans des fêtes, des lancements et ce genre d’activités. Je l’ai fait souvent quand j’étais plus jeune, mais c’était toujours un peu pénible. Alors je ne le fais plus vraiment, à moins que ce soit un événement pour quelqu’un dont je suis très proche.

            Je n’aime pas tellement boire non plus. Parfois, à l’occasion, avec une ou eux personnes en mangeant, ça va, c’est drôle. Ça, c’est agréable. Mais disons que l’orgie de bouffe et d’alcool que représentent pour moi les fêtes passées me répugne quand même assez immensément. Boire une fois par 2-3 mois, c’est bien assez pour moi… alors tout le temps pendant 10 jours… Beurk. Nausées et anxiété en vue.

            J’ai quand même trouvé ma façon de célébrer Noël.

            J’en parlerai un peu plus loin.

            J’ai choisi d’écrire ce texte aujourd’hui pour ne pas attrister votre Noël en le publiant le 22… mais je voulais en parler quand même donc c’est le compromis que j’ai trouvé. Ça vous laisse presque 10 jours pour oublier.

            Quand j’étais enfant, j’avais peur de Noël. Noël, ça voulait dire que mon père, armé de son trouble de personnalité narcissiques et des restes de son enfance passée aux fourneaux avec ma grand-mère, voudrait tout prendre en charge et impressionner tout le monde. Il achèterait le plus immense sapin, qui serait couvert du plus de décorations possible, certaines datant de son enfance, d’autres nouvelles à chaque année. Je pense qu’on avait au moins deux boîtes pouvant contenir un réfrigérateur pleines de boules de Noël seulement. Il y avait d’autres boîtes pour le reste. Le village du père Noël s’étendait au pied du sapin, assez grand pour égarer un enfant en bas âge. J’exagère à peine pour le village…

            Il y avait ensuite une montagne de cadeaux parce que bien sûr nous devions avoir plus de cadeaux que toutes les personnes, particulièrement tous les enfants, qui seraient invités et qui nous regarderaient avec envie pendant que nous déballerions interminablement tous ces objets qui trahissaient en réalité le fait que mes parents étaient bien dépourvus du côté des liens humains et que ces cadeaux devaient en quelque sorte tenir lieu d’amour pour une bonne partie de l’année. Enfants, nous devions attendre jusqu’à minuit pour les ouvrir, mais les dernières années où je suis allée chez mes parents, l’atmosphère était tellement tendue qu’il fallait ouvrir un cadeau à toutes les heures pour avoir quelque chose à faire et de quoi parler.

            J’avais peur de Noël parce qu’à chaque année, sous l’effet de la pression terrible qu’il se mettait, mon père entrerait dans une rage terrorisante et dirait des choses horribles à quelqu’un, peut-être à moi. Vers l’âge de 6 ou 7 ans, je me suis mise à faire semblant d’être malade à Noël, parce que j’avais remarqué qu’il était un peu plus doux quand j’étais malade et que parfois, miraculeusement, la soirée se passait bien si j’étais malade sur le sofa. Tout le monde faisait la fête plus doucement. Avec les années, j’ai fini par tomber réellement malade à chaque Noël, même quand je revenais de Montréal seulement pour les fêtes après la fin des cours à l’université.  Dès que l’autobus franchissait le pont de Québec, je sentais toute la vie quitter mon corps et je commençais à avoir de la difficulté à respirer.

            Je n’emmenais jamais personne à la maison pour Noël. Je l’ai fait une fois seulement en 2010. Ça faisait à peine un mois que je fréquentais le professeur après qui je me retrouverais en stress post-traumatique. Ma mère m’a appelée et m’a demandé de l’inviter pour les fêtes. Je ne voulais pas parce que je savais comment Noël se passait chez moi et parce que je trouvais ça trop tôt. Elle s’est mise à pleurer au téléphone et à crier : « Je veux le voir ! », comme une enfant. J’ai finalement accepté de lui transmettre l’invitation. Quand je l’ai fait, je lui ai dit : « Ma mère veut que tu viennes pour Noël, mais je préférerais que tu ne viennes pas. Noël dans ma famille c’est bizarre et je ne me sens pas vraiment prête à ce que tu viennes ». Il me dirait après qu’il s’était senti « obligé » de venir parce que ça semblait important pour moi. Je ne comprends pas comment il a pu arriver à cette conclusion complètement opposée à ce que je disais, mais ça aussi ça faisait partie de ses manipulations. Il était plutôt venu justement parce que je ne voulais pas qu’il vienne… pour me faire chier, me placer dans une situation difficile.

            Nous sommes donc quand même allés. Ma famille est venue nous chercher à la station de bus et nous nous sommes directement rendus à la SAQ et à l’épicerie. Quelques minutes après être rentrés à la maison, ma mère et mon père me prendraient à part pour me dire qu’ils me trouvaient vraiment très brusque dans ma façon de passer les sacs à mon copain et que je devrais vraiment être plus douce… Bien sûr ils ne savaient pas à ce moment qu’il était violent, mais tout de même, cela donne une idée de la tyrannie de la douceur qu’on imposait aux femmes dans ma famille… « Tu n’es pas douce dans ta façon de passer les sacs d’épicerie ! »… Il faut le faire! Ce n’est pas comme si je les lui avais lancés par la tête de toute façon. Grandir dans la peur m’a rendue excessivement polie, alors je ne sais pas vraiment comment j’ai pu avoir une mauvaise façon de lui donner des sacs… Surtout que j’en étais follement éprise, à ce moment, de cet homme, et que cela me semble tout simplement impossible… mais il fallait qu’ils me critiquent alors c’est ce qu’ils ont trouvé.

            Mes parents ont un complexe d’infériorité envers les Européens. Ils assument toujours qu’ils nous sont supérieurs, réflexe de colonisés qui fait que même encore aujourd’hui, j’ai une sorte de désintérêt envers l’idée d’aller en Europe (à part quelques endroits) parce que ça me fait penser à eux et leur interminable litanie comme quoi nous n’avons pas d’histoire et que les Québécois ne sont rien et sont incapables de faire quoi que ce soit… Mon copain était européen, ils croyaient donc qu’il était en quelque sorte trop bien pour moi et faisaient des courbettes répugnantes devant lui.

            Plus la soirée avançait et plus l’agressivité de mes parents envers moi devenait palpable dans les échanges. Ma mère a fait beaucoup de remarques blessantes. Ça a culminé pendant l’échange de cadeaux pendant lequel ma mère a levé son verre en l’honneur de mon copain en disant : « Merci d’aimer ma fille, ma fille est une personne vraiment difficile à aimer. Merci! ».

            Elle s’est mise à pleurer après.

            Bien sûr…

            Ça m’a fait comme un coup de masse.

            Après, je me suis sentie étourdie, puis je n’ai plus rien senti.

            C’était comme si j’avais reculé en moi. Tout me semblait irréel. Je n’ai pas pleuré. J’ai dit « On s’en va ». Mon père nous a convaincus de rester pour la nuit et dit qu’il nous reconduirait à la gare d’autobus le lendemain si nous voulions encore partir. C’est la seule année où il n’était pas le problème de Noël. Nous sommes partis le lendemain et je ne suis plus jamais retournée chez mes parents depuis. Je n’en ai aucune envie.

            Je sais que ce qu’elle a dit parle de ma mère plus que de moi. Je sais qu’elle est épuisée et immensément blessée de vivre avec une narcissique depuis autant d’année. Je sais qu’une enfant douée, c’était extrêmement confrontant et perturbant pour elle qui ne voulait qu’une poupée qui ferait sa volonté et ne répliquerait jamais. Je pense quand même que c’est impardonnable et je lui laisse son incapacité d’aimer son enfant, son incapacité d’aller chercher de l’aide, son incapacité de s’aimer elle-même. Elle pense que c’est normal, que c’est son droit, de m’avoir dit d’aller me jeter en bas du pont (à une autre occasion précédant ce moment), donc elle ne va pas se remettre en question sous peu. Je lui laisse sa honte et sa tristesse.

            Après, j’ai commencé à passer Noël seule et ça a été un des plus grands soulagements de ma vie. J’ai été invité deux fois pendant ces années, mais à chaque fois je n’ai pas vraiment aimé cela, enterrée encore sous trop d’attention non désirée, d’alcool qui me rend nauséeuse et anxieuse et de nourriture qui me laisse détestant mon corps. Je préfère être seule à Noël et non, ça ne me rend pas triste.

            Pour moi, la période de deux semaines qui précède le jour de l’an qui commencera demain en est une d’isolement volontaire heureux. Un isolement dans lequel je prendrai le temps de me reposer et de penser à ce que je veux réellement accomplir dans la nouvelle année. Je ferai le bilan de ce qui s’est passé, de ce que je ne veux pas répéter, ce que je veux activement changer et j’écrirai… j’écrirai beaucoup.

            Mon activité préférée, le 25 décembre, est de me lever très tôt et d’aller courir dans la ville déserte et enneigée pendant que tout le monde dort encore à moitié saoul et plein d’une nourriture dont je ne veux pas. À ce moment, la ville est magnifique et semble m’appartenir. Les rares sons sont amortis par la neige et la vie semble pleine de possibilités infinies. C’est ça, Noël, pour moi.

            Après je rentrerai au chaud et je me collerai sur mon charmant et magnifique chien qui n’a aucune once de malice ou de honte en lui.

            Joyeuses fêtes !

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